Quelques pages de bande dessinée de temps en temps.

Une critique essayant d'être intéressante à cette occasion.

Un aspect particulier de la bande dessinée à chaque critique.


vendredi 28 juin 2013

La bande dessinée ne fait rien comme personne, elle se hisse sur les épaules de Jojo Campbell.

Nous avions quitté Jack Kirby sur cette effroyable question : était-il en train de passer une soupe ?

Toujours Jack Kirby, Mike Royer et Vince Coletta, Mister Miracle - La liberté ou la mort
DC Comics & Vertige Graphic (avec l'aide de Giovanni Peritore et Patrick Marcel).

LA RÉPONSE EST NON.

Jack Kirby, au contraire, est tranquillement assis dans son fauteuil, un cigare à la bouche, analysant les scénarios de bandes dessinées / romans / films ; et il rigole.

POURQUOI ?

Parce que le revers de la structure campbellienne et de l'incroyable réussite financière des films Star Wars, c'est que TOUT LE MONDE fait des récits suivant les mêmes recettes. (Notamment dans le cinéma.) (C'est pour ça que j'ai beaucoup parlé de Star Wars dans le message précédent.)

Comme Star Wars est un peu le maître-étalon du blockbuster américain, quand un producteur américain ne sait pas trop quel genre d'histoire raconter, il se dit « Ah bin tiens, si j'allais voir comment tonton Lucas a torché son truc pour motiver des tas de gens à lui donner de d'argent aller voir son film ? ». Et alors il le fait. Et alors on se retrouve avec un énième film avec la toujours même satanée structure à la noix.

Campbell est devenu la plaie des scénarios. Un enfer.

HA BON ?

Avatar ? Campbellien. Alice au pays des merveilles (le film de Burton, hein) ? Campbellien. TOUS LES PUTAINS DE FILMS DE SUPER HÉROS ? Campbelliens.

Je mets cette vidéo ici parce que : 
1) Karim Debbache est cool ; 2) il fait ressortir les stéréotypes archétypes de certains films ; 3) il re-résume Campbell, au cas où.

EXEMPLE :

Dans le premier film Iron man, Tony Stark réussit à transformer l'entreprise d'armement de son père pour en faire une fondation à but philanthropique. Il tue ainsi symboliquement son père pour pouvoir changer et devenir meilleur.

Dans le deuxième film Iron man, Tony Stark réussit à créer un nouvel élément chimique (misère...) qui va lui permettre d’améliorer son « coeur » et de dépasser intellectuellement son père, qui n'avait pas achevé la synthèse de cet élément. Il tue ainsi symboliquement son père pour pouvoir changer et devenir meilleur.

Dans le troisième film Iron man, Tony Stark prend sous son aile un enfant et lui donne l'affection qu'il n'a jamais reçue de son propre père. Il tue ainsi symboliquement blablabla. Bla. Blabla.

BREF.

Le père de Tony Stark se fait tuer symboliquement toutes les cinq minutes, il doit tourner dans sa tombe plus vite qu'une roue de vélo de Lance Amstrong ET les scénarios d'un nombre incalculable d’œuvres cinématographiquo-romano-téléviso-bande-dessinesques sont devenus standardisés et prévisibles.

(Je n'ai même pas parlé de l'aspect héroic-fantasy du bazar, puisque, vous vous en doutiez, Le seigneur des anneaux est campbellien.) (Quelle surprise !) (Campbellien dans le même ordre d'idée que Kurosawa et Burroughs : Tolkien retombe sur ces schémas en s'inspirant de mythes scandinavo-saxons.) (Et donc tous les récits qui pompent Le seigneur des anneaux sont aussi campbelliens.) (Et donc, par exemple, la moitié du catalogue de Soleil Edition est campbellien.) (En période de surproduction, est-ce bien raisonnable ?)

Pour conclure sur ce point, comme le dit Tom Gauld :

Tom Gauld, un génie, allez lui dire bonjour
(D'autant que je ne suis pas sûr que cette reproduction soit légale-légale. Haa je suis vraiment un méchant garçon.)

MAIS ALORS, KIRBY, C'EST UN TOCARD ?

Mais non ! J'avais dit que non !

Tout le monde construit des récits suivant les mêmes recettes, certes.

Mais pas Kirby.

Parce que Kirby se base sur ces archétypes pour les dépasser. Les personnages existent MALGRÉ leurs « données de base campbelliennes ». Ils ne sont pas réduits à cela. Ils s'en échappent. La structure campbellienne est bien là, mais elle reste à sa place, qui est celle d'une ossature. Sur laquelle Kirby ajoute toute la chair nécessaire à son récit.

Suivant cette idée, Mister Miracle est une de ses plus brillantes et plus achevées réussites.

EN EFFET !

Le thème central de Mister Miracle est la quête de sa propre liberté (liberté physique et intellectuelle). Il est notamment question de (pour faire très très très vite parce que j'ai déjà bien trop traîné) ne pas se laisser enfermer dans les schémas que nous dictent la société. Et de toujours croire qu'on peut réussir à les détruire.

Écoutant bien sagement ses personnages, Kirby ne se laisse pas enfermer par les schémas (des sociétés de scénaristes), et ne cesse de croire qu'il pourra s'émanciper de tout ce fourbi.

La princesse frêle qu'il faut secourir ? (Cliché sexiste retenu dans le Kurosawa, un peu les Burroughs, et les Star Wars.) Bin voyons... C'est mal connaître Jack.

Un peu de féminité dans ce monde de bouseux.
(Magnifiée par les traductions à la limite du psychotronique de Patrick Marcel.)

Ok, la princesse est costaude... Mais elle a quand même besoin du héros pour s'émanciper (et pour que le héros puisse franchir son palier d’adolescence), non ?

Bin non. 
Kirby renverse les clichés.

Bon bon bon. Mais les méchants ? Là, on peut pas faire autrement que des trucs symboliques à base de Dark Vador incarnant le mal à fond les manettes !


Bien sûr que si ! Il suffit d'y croire, on vous dit. (Et de n'avoir peur de rien, parce que, là, quand même, c'est limite.)

 
Les méchants sont même parfois ridiculisés parce que poussés dans un stéréotype trop débile pour être vrai.
Le stéréotype qui détruit le stéréotype. Fort.

La moindre situation est teintée de ridicule, ou d'ironie, ou tout simplement de recul.

Et cela marche pour tout. Ce ne sont pas juste des problèmes de super héros qui nous passent à 120 mille pieds au-dessus de la cafetière. Non. Dans la « vraie vie » aussi, on retrouve des jeux sociaux, des manières et des caractères stéréotypés dont il faut s'échapper.

Si on n'est même plus tranquille chez soi...

Le stéréotype, la structure, les présupposés, n'arrivent jamais à atteindre les personnages, qui restent vivants, libres, ironiques, non influencés par ce qu'ils subissent. Kirby écoute la petite musique de ses héros comme Scott Free écoute sa boîte mère : pour ne pas se laisser piéger par ces situations archétypales et transcender le tout.

OUI MAIS ÇA SERT A QUOI DE TARABUSTER SES PERSONNAGES SI C'EST POUR RACONTER LA MÊME HISTOIRE QUE TOUT LE MONDE, A BASE DE DARK VADOR ET DE DÉPASSEMENT DE SOI ?

Justement. Kirby arrive même à pervertir cette ossature de manière très très finaude...

ATTENTION JE VAIS PARLER DE LA STRUCTURE GÉNÉRALE DE L'HISTOIRE DONC ÇA VA SPOILER...

Nous disions donc, que, dans la structure campbellienne, le héros, grosso modo, a un parcours de ce genre :

La vie de Mister Miracle, du point de vie du lecteur.

Sauf que, si le récit de Kirby suit bien ce schéma, si la lecture et le lecteur suivent bien ce schéma, son personnage, Mister Miracle, lui, s'en défait presque complètement.

Parce que, en fait, tout les passages « comprendre comment atteindre cette paix »« en accepter le prix »« et faire ce qu'il faut » se trouvent placés en plein milieu du récit (ce qui est normal) sous forme de flash-backs (qui raconte la jeunesse de Scott Free) (ce qui est moins normal).

Pauvre chou...

A la base, le jeune Scott Free est déjà en état de déséquilibre (il est prisonnier de la planète Apokolips), déjà en quête de paix (sa liberté), et toute sa jeunesse va consister à trouver le moyen d'atteindre cette liberté (au prix d'un entraînement féroce afin de devenir le fameux Mister Miracle). Puis, ensuite, libre, serein, il ira sur la planète Terre.

La vie de Mister Miracle, de son point de vue.

Grosso modo, tout se passe comme si, au début de Star Wars, Luke Skywalker était déjà poursuivi par Dark Vador, voulait déjà atteindre sa paix intérieure (en maîtrisant la force) et y arrivait au prix d'un entraînement féroce sous le patronage de Yoda. 

Ensuite, il retournerait sur sa planète natale et rencontrerait Obi-Wan Kenobi, Han Solo, et toute la bande...

A LA SUITE DE QUOI...

Le reste des aventures de Mister Miracle consistent à lutter pour préserver cette paix / liberté qu'il a déjà et si chèrement acquise. Mais il est déjà Mister Miracle. Il est déjà un grand chevalier jedi.

Voilà pourquoi il est si cool et peut se permettre de faire des vannes alors qu'on l'agresse.

Petit rigolo, va !

Le personnage se démarque donc nettement des héros campbelliens classiques, en quête de quelque chose qu'ils ne connaissent pas encore et qui sont donc un brin nerveux, un brin passionnés, un brin « cliché du jeune premier », un brin emmerdants

DE PLUS !

Pour le lecteur, ça ne change rien. Lui, il suit et vit le développement campbellien dans le bon ordre. Il ne comprend que vers la fin que, pour Mister Miracle, tout cela est d'un banal à pleurer. En attendant, s'identifiant au héros, manipulé par Kirby, le lecteur aura vécu son rite initiatique, son passage de l'adolescence à l'âge adulte, dans l'ordre, en y voyant que du feu.

ET DONC...

Kirby aura réussi à plonger son lecteur en plein développement campbellien (le faisant passer par toutes les étapes imposées permettant de vaincre ses démons) tout en faisant s'échapper son héros de cette structure, hissant Mister Miracle au-dessus d'un scénario possiblement balisé, au-dessus d'un lecteur manipulé, au-dessus de la mêlée.

POUR CONCLURE.

Le surnom de Kirby est « the King ».

Ce n'est pas pour rien. 

vendredi 21 juin 2013

La bande dessinée fait comme tout le monde, elle donne la main à Jojo Campbell.

Jack Kirby nous montre comment se jouer des archétypes.

Jack Kirby, Mike Royer et Vince Coletta, Mister Miracle - La liberté ou la mort
DC Comics & Vertige Graphic (avec l'aide de Giovanni Peritore et le sens de la formule de Patrick Marcel).


Aujourd'hui, un message assez long, en deux fois, mais rempli de plein d'images. (Et, comme tout bon lecteur de bande dessinée le sait, les images, ça compte quand même pas pour de la vraie lecture. Donc j'ai le droit.)

MAIS D'ABORD, UN PETIT PRÉAMBULE.

Vous vous souvenez du message précédent dans lequel j'avais évoqué Dan Harmon ?

Comment ça, je n'y ai jamais évoqué Dan Harmon ? 

Ça voudrait dire que j'ai oublié d'en parler et que mon message était encore plus pourri que d'habitude ? 

Ha ha ha. Ça m'étonnerait très fortement que j'ai pu faire une chose pareille...

Non, parce que, justement, une des plus belles oeuvre (oui, j'y vais avec les grands mots) sur la suspension volontaire d'incrédulité est l'épisode Advenced Dongeons and Dragons de la série Community (s2e14). Une série showrunnée par Dan Harmon.

Le début d'une grande aventure.
(Soyez une vraie geek personne de goût : regardez cette série.)

En plus, parler de Dan Harmon dans le précédent message aurait été une super tactique de sioux pour m'épargner du boulot dans ce message-ci, puisque Harmon est un fan absolu et utilise les techniques misent au point par l'homme dont nous allons un peu causer aujourd'hui : Jack Kirby Joseph Campbell.

Alors, franchement, hein, que j'ai oublié d'en parler, je n'y croit absolument pas...

BREF, ALLEZ, ZOU, ON EST PARTI.

Joseph Campbell était un universitaire qui s'est intéressé durant sa vie à tout un tas de trucs : les mythologies, l'anthropologie, la langue française, le sanskrit, James Joyce, Carl Jung, l'inconscient collectif, et ma belle-mère.

Malgré tout, il n'est pas que connu dans ce bas monde pour avoir été un gros curieux (ce qui est déjà très bien), mais également pour avoir écrit Le héros aux mille et un visages, un livre dans lequel il développe une théorie selon laquelle les grands mythes spirituels que développent toutes les cultures du globe sont façonnés selon une seule et même structure, comprenant des personnages archétypaux bien définis et des étapes toujours identiques dans le développement de ces personnages.

ET DONC, LÀ, DAN HARMON M’ÉCONOMISE UNE MIGRAINE.


Alors d'accord c'est en anglais... Comment ça, vous ne lisez pas l'anglais ? Bon. Pas de soucis. Jack Kirby arrive à la rescousse et vous explique un peu tous les archétypes de cette fameuse structure campbellienne (avec des dessins, en plus) (enfin, je Kirby résume, hein, n'allez pas dire que c'est exactement exactement comme ça que Campbell a décrit sa théorie).

NOUS DISIONS DONC QUE, POUR ÉCRIRE UN GRAND RÉCIT A FORTE TENEUR EN SPIRITUALITÉ, IL NOUS FAUT (ATTENTION, C'EST SUPER LONG, PRENEZ VOTRE RESPIRATION) :

  • Un jeune homme insatisfait / incomplet (avec un nom atypique) qui est bien tranquille mais qui désire plus ou moins secrètement quelque chose.

Bonjour Monsieur Complètement-complètement-libre qui ne connaît pas ses parents.

Bonjour Monsieur Je-marche-seul-dans-le-ciel qui ne connaît pas ses parents.

  • Un mentor à la barbe fleurie et aux nobles connaissances qui va aider le héros à se dépasser, à comprendre et réaliser ce qu'il veut.

Attention, faut pas me chauffer.

J't'avais dit de pas me chauffer.

  • Une force bien mystérieuse qui est une métaphore / allégorie des aspirations du héros.

C'est pourtant clair, c'est la force.

Oui, la force, qui donne au chevalier jedi son pouvoir. C'est une sorte de fluide créé par tout être vivant. 
Une énergie qui nous entoure et nous pénètre. Et qui maintient la galaxie en un tout unique. 
Et sinon, tu sais pas où j'ai foutu mes neuroleptiques ?

  • Un compagnon fort cocasse (qui incarne certains aspects du monde dans lequel le héros évolue).

Aha, sacré lui !

Ouais, je me la pète, mais j'ai les moyens quand même, je suis Indiana Jones (j'ai un doctorat).

  • Une princesse ma foi fort sympathique (qui incarne d'autres aspects du monde dans lequel le héros évolue) (et des fois les aspects complémentaires à ceux du compagnon cocasse) (à eux deux, ils forment un peu le « ça » du héros) (les cochons).

L'importance de la culture physique.

J'étais là, tranquille, en train de faire une sieste dans une pause hyper naturelle.

Je disais donc que j'étais là, tranquille, dans une pause hyper naturelle.

  • Un appel à la grande aventure pour affronter le maaaal, alors qu'au départ le héros voulait juste rester peinard. Mais comme sa « zone de confort » est détruite, il est bien obligé de partir et de se confronter à des situations nouvelles.

C'est sûr que ça n'a pas l'air super engageant, cette histoire.

Mais bon, en même temps, je voulais pas y aller, mais, là, je suis bien forcé.

  • Des tas de situations nouvelles à affronter. Des ennemis (plus ou moins symboliques) à vaincre. Un nouveau monde et des nouvelles personnes auxquels s'adapter. Un seuil à franchir.

De longs tunnels dans l'étoile de la mort chez les ennemis.

Et des pièges à Apokolips vicieux.

Des méchants moches, parce que c'est plus rigolo.

Mais vraiment très moches, hein.

Et même des nazis, tant qu'à faire.

Bon, c'est pas un nazi, mais c'est un sale PETIT COLLABO !

Et des, euh, des... euh... des trucs.

Pareil, charge fatale, bidule muche, tout ça. Ouh ! Ça fait peur !

(Des personnages censés être hyper classes et qu'en fait on voit jamais.)

Ah, la peur ! C'est pas bien, la peur. Oh non !

  Parce qu'après t'as des grosses hallus chelous sur Dagobah.

  • Un nouveau mentor bizarre qui parle de trucs que tu comprends pas forcément mais tu fais style quand même... (Parce qu'une fois que tu as appris, via les premières épreuves, quel était le vrai but de ta quête, ce que cachaient tes premiers désirs, tu as besoin de repasser du palier spirituel à foison.) (Donc tu as à besoin d'un nouveau mentor.) (C'est cadeau.)

Ouais, clairement. Franchement. Tu parais pas du tout sous champis.

Bin tout ce que je comprends, Yoda, c'est que tu es une grosse feignasse.

  • Et le dépassement du mentor !

T'as vu comment que j'ai passé une étape de mon développement personnel ? (Image sponsorisée par L. Ron Hubbard.)

C'est celui qui est vivant qui a gagné !

  • L'arrivée du gros GROS méchant super badass.

Euh, ouais, faut voir.

Je dis pas non, hein. Mais je te cache pas que j'hésite quand même un peu.

Ce méchant badass représente alors tout ce qui empêche le héros de se réaliser, l'obstacle ultime fasse à ses vrais désirs et, en quelque sorte, le gardien qui lui fera payer le prix de sa transgression. (Comme nous l'avait souligné ce brave Dan Harmon.) (Comment ça « en fait j'ai rien lu, ça avait l'air super chiant et en plus en anglais » ?)

La subtilité, y'a qu'ça d'vrai.

  • Ne reste plus qu'à opérer le meurtre du père symbolique (rien que ça), le passage de l'adolescence à l'âge adulte, l'émancipation pour atteindre ses objectifs et devenir soi-même. Tout ça, tout ça...

Et laissez-moi rentrer après 22 h 30 !

Vouais ! Pareil !

  • Pour que tout se finisse bien, en rentrant chez soi, pépère, entre amis, mais définitivement changé.



MAIS ALORS LUCAS A TOUT POMPÉ SUR KIRBY ?

Pas exactement. 

D'abord parce que (en plus du héros aux mille et un visages publié en 1949) Lucas a plutôt pompé John Carter of Mars, un personnage de roman issu de l'imagination de Edgar Rice Burroughs (première parution en 1912), et un film de Akira Kurosawa intitulé La forteresse cachée (sorti en 1958).

Pourquoi des bikinis affriolants dans Star Wars ?

Parce que sur Mars, il fait chaud, et qu'on est mieux en maillot de bain, voilà pourquoi.
(Illustration de Aaron Miller pour Princess of Mars.)

Et Kurosawa, c'est pas dégueu non plus, hein, quand même.

Ensuite parce qu'il a surtout pompé la structure générale et les héros archétypaux décrits par Campbell. Et qu'il est donc retombé sur les mêmes schémas que tout un tas de raconteurs d'histoires ont utilisé / utiliseront. Par exemple : John Carter of Mars est un héros typiquement campbellien, dont les aventures ont commencé quarante ans avant la publication du héros aux mille et un visages. 

Edgar Rice Burroughs était arrivé, (très) intuitivement, aux mêmes conclusions formelles que Campbell. 

Kurosawa fait de même quand il se dit qu'il va un peu casser sa figure d'intello communiste qui réfléchit à la place du prolétariat dans la société en faisant un bon film d'action bien carré (film d'action de 1958, mais film d'action quand même)...

MAIS KIRBY DANS TOUT ÇA ? IL FAIT QUOI ? IL PASSE UNE SOUPE ?

J'essayerai de répondre à cette angoissante question dans le prochain message.

vendredi 14 juin 2013

La bande dessinée suspend votre incrédulité, mais seulement si vous êtes d'accord.

Morrison et Quitely nous expliquent qu'il faut y croire pour le voir.

Grant Morrison & Frank Quitely & Jamie Grant (et aussi Phil Balsam & Travis Lanham), All-Star Superman, DC Comics.


Dans le message précédent traitant du détective au nom d'auteur britannique caustique, j'ai essayé de montrer qu'une des méthodes scénaristiques possible pour emporter son lecteur par monts et par vaux est de faciliter son identification au héros, en rendant ce héros et son quotidien proches du nôtre, puis en faisant basculer tout ce bazar dans la débauche de rebondissements capillotractés crédibles.

Attachés que nous sommes au « héros commun », nous le suivons ensuite dans ses « aventures (un peu) communes »

Voilà comment S. T. Coleridge nous en parle dans ses notes sur l'écriture, baptisées Biographia Literaria (texte mal traduit et mal adapté par moi, vous êtes prévenus) :
[…] Une série de poèmes peut être composée de deux manières. […] 
Pour la deuxième catégorie de poèmes, les sujets doivent être issus de la vie de tous les jours ; les personnages et les situations doivent être tels que nous pouvons les trouver dans n’importe quel village ou ses alentours, là où se trouvent des êtres sensibles et méditatifs à même de rechercher ce genre de personnages, ou de les remarquer quand ils se présentent à eux.

Donc, là, on est en plein dans le Jérôme K. Jérôme Bloche. Son chapeau, son quotidien, et tout son environnement que nous pouvons observer, nous aussi, au coin de la rue. Bien sûr, à lui, il lui arrive des bricoles. (Parce qu'on ne peut pas écrire 46 pages de bande dessinée sur un type qui bosse, qui rentre le soir, et qui regarde la télévision.) Mais ce sont des péripéties crédibles. Qu'il peut nous arriver de frôler.

Jérôme K. Jérôme ne tape pas sur des soleils miniatures à coup de marteau. Il a juste mal aux pieds.

D'accord, mais s'il s'agit de mettre en image des aventures beaucoup plus rocambolesques, des situations beaucoup moins crédibles, et, pourquoi pas, des Titans extraterrestres ?

Pas de panique, Coleridge a tout prévu :
Dans la première catégorie, les personnages et leurs actions sont, au moins en partie, surnaturels ; et la réussite d’un tel poème réside dans notre identification à la vraisemblance du récit et de ses émotions, le genre d’émotions qui accompagneraient de telles situations si elles étaient réelles. Et quand je dis « réelles », je l’entends dans le sens que lui donnerait tout être humain qui, par quelque illusion que ce soit, s'est cru un jour sous l'emprise du surnaturel.

On se rend compte que cette catégorie est très liée à la précédente. Il est toujours question de reconnaissance de bidules réels. Dans la catégorie Bloche, on reconnaît des situations, des lieux, des personnages que l'on peut croiser dans la vraie vie. Dans la catégorie Superman, on ne reconnaît plus tout ça. On se raccroche donc à ce qui nous reste : les sentiments des personnages. 

(Toujours cette idée que la bande dessinée est humaine et que le meilleur support de cette humanité, ce sont les personnages.)

Des personnages over-the-top. Mais dont les ressentis sont identiques aux nôtres. Des personnages qui visitent des lieux méga-chelous. Mais dont les impressions sont un peu les mêmes que les nôtres si on regardait le sommet du Mont Blanc. Des personnages vivant des situations vraiment extraordinaires. Mais qui en retirent le même genre d'expérience que si l'on vivait nous-même des euh... des situations extraordinaires.

Des gars bizarres qui exercent leur empathie, et leur humanité. 

Un autre gars bizarre qui exerce son empathie et son humanité.

Des sentiments que nous reconnaissons et auxquels nous pouvons nous accrocher.

En lisant Superman, nous sommes confrontés à des situations extraordinaires ; mais comme les réactions des personnages à ces situations sont réalistes et/ou, crédibles, alors on se dit « ça va »« on se fout pas de ma gueule », « c'est effectivement comme ça que ça se passerait si un être surpuissant d'une planète extra-galactique nourrissait un mini trou noir (qu'il est mignon) », « bon, je veux bien continuer à lire ton histoire ».

Ou, comme le dit Coleridge :
[Il] était convenu que je devais m’efforcer de créer des personnes ou des personnages surnaturels, ou tout du moins romantiques ; et ce afin de donner à ses ombres de l’imagination un intérêt humain et un semblant de vérité issus de notre nature intérieure, et ainsi créer, un moment seulement, cette VOLONTAIRE suspension d’incrédulité qui constitue le pacte poétique.

IL Y A DEUX ÉTAPES DANS LA CONSTITUTION DE CE PACTE.

Premièrement : la définition du pacte.

Qu'est-ce que ça va raconter ? Pourquoi ? Comment ? Est-ce que ça va m'intéresser ? Séduis-moi !

A ce moment, il n'y a pas 36 façons d'aguicher le lecteur : il faut lui montrer des situations ou des personnages trop cools que l'on a envie de suivre.

Pour aider à les suivre, on peut utiliser un personnage-comme-nous-mais-qui-va-vivre-des-trucs-de-ouf. Un « poisson pilote » (ça peut être Lois Lane, ça peut être Clark Kent). Mais c'est bien la seule béquille. On ne peut plus faire du Bloche. Le personnage-comme-nous va vivre des aventures incroyables. Donc il va forcément devenir un personnage-pas-comme-nous. Cette situation ne peut servir que d'introduction, pas de développement.

Lois Lane va faire ses courses. Elle est normale. Mais ça va changer.

Deuxièmement : le respect du pacte.

Les auteurs ont posé les bases d'un univers bizarre. Bon. Mais nous ne connaissons pas les règles de l'univers décrit, donc on ne peut pas se « glisser » dans cet univers. Comment savoir si, quand on va appuyer sur le bouton violet à droite de notre fourchette, cela va mixer des carottes ou ouvrir un pont dimensionnel vers le monde des pandas karatékas ? On se retrouve plongé dans cette aventure comme dans un pays étranger très exotique avec une langue et une écriture très compliquées.

Pour nous aider, il reste les personnes que l'on rencontre et avec lesquelles on peut communiquer avec les mains, qui peuvent nous comprendre malgré la barrière de l'exotisme, parce que nous leur ressemblons.

Dans le cas qui nous occupe, il nous reste les personnages. Et on ne se raccrochera à eux et à leurs sentiments, s'ils sonnent justes, s'ils sont cohérents, s'ils rendent les personnages crédibles, si l'on se reconnaît en eux.

Les personnages sont comme tous les couples : ils se posent beaucoup trop de questions.

On peut croire en Lois Lane, épatée par ce qui lui arrive, comme nous sommes épatés par ce que nous lisons. Et puisqu'on y croit, alors, VOLONTAIREMENT, librement, nous suspendons notre incrédulité pour suivre les aventures de ces personnages, parce que nous croyons en eux, à défaut de croire en ce qu'ils vivent. Que nous voulons connaître plus de leurs sentiments, peu importe sur quelle planète ils les vivent.

SUPERMAN ET LOIS LANE, DES PERSONNAGES INVERSES.

Lois Lane est un personnage commun qui vit des aventures extraordinaires. Superman est un personnage extraordinaire a qui il arrive de vivre des situations communes. En voyant les réactions normales de Superman face à des situations normales, celui-ci devient également crédible. Et nous renforce donc dans notre volonté de suspendre notre incrédulité.



Les parents de Superman sont normaux. Superman l'est donc un peu, quand même.

LE TRUC A NE PAS FAIRE.

Rompre le pacte.

Bin oui.

Si les auteurs se mettent à faire agir leurs personnages de manière débile, juste pour que ce soit plus cool, alors leur crédibilité est détruite. La crédibilité du récit est détruite. L'intérêt du récit est détruit. Tout s'effondre. On remballe et on plie les gaules. (Exemple : le Docteur ne peut pas réécrire le temps ; et puis, d'un coup, le Docteur peut réécrire le temps. Comment ça, « quel Docteur ? » ? Ce Docteur.) (Autre exemple : Lost.) (Tac !)

NOTA BENE.

Ce pacte marche aussi en « version élargie ».

Au début d'une bande dessinée les auteurs et les lecteurs se promettent inconsciemment des tas de trucs. Ou croient se promettre des trucs. Et, parfois, eh bin, les lecteurs trouvent que ce pacte n'a pas été respecté. (Exemple : certaines séries avec des trônes de fer, de feu, et de glace, qui promettent des hivers rigoureux, et puis l'hiver y vient jamais.)

LE TRUC A FAIRE.

Coleridge nous l'explique encore :
[Machin], de son côté, s’était défini comme but de redonner le charme de la nouveauté aux objets de tous les jours, de générer une sensation similaire au surnaturel en secouant notre esprit de ses léthargiques habitudes, et en l’éveillant aux beautés et aux merveilles du monde autour de nous ; un trésor inextinguible mais sur lequel s’est posé un voile de familiarité et d'égoïsme qui nous rend aveugles, sourds, insensibles et stupides.

(Rien que ça !)

Comme le dis Lois : « il y a plus ici que ce que peuvent voir les yeux ».

Bref, comme d'habitude, il faut « produire chez l’homme un état de sensibilité et d’éveil ».

Superman, le mec super-éveillé.

 Le truc à faire, comme d'hab, c'est de l'art.