Quelques pages de bande dessinée de temps en temps.

Une critique essayant d'être intéressante à cette occasion.

Un aspect particulier de la bande dessinée à chaque critique.


jeudi 10 novembre 2016

La bande dessinée fait mourir ses personnages.

Il n'y a pas de souci, je ne suis pas plus obtus qu'un autre, je peux parfaitement comprendre que l'on ne soit pas d'accord avec moi, cependant, je dois bien avouer que, selon moi, quand on fait mourir un de ses personnages, on est un bon gros scénariste de merde.

EN VOILÀ UN AVIS NUANCÉ COMME JE LES AIME !

Il se trouve que, parfois, quand on lit une histoire, pif, au détour d'une page, un des personnages dont on suivait la vie depuis plus ou moins longtemps meurt.

Or, on ne va pas se voiler la face, la plupart du temps, les personnages meurent pour de mauvaises raisons.

PREMIÈRE MAUVAISE RAISON : LE SCÉNARISTE CONSTRUIT MAL SES PERSONNAGES.

Dans ce cas là, on dit que les personnage est « arrivé au bout de son cheminement personnel ». Une manière très polie de dire « je savais plus du tout quoi foutre de lui ». L'auteur a construit tel personnage dans telle optique (être le copain du personnage principal, être le vieux mystérieux d'un groupe de survivants à une catastrophe, être la mère d'un des protagonistes) et, une fois que le personnage a rempli son rôle, il n'est pas assez riche, dense, intéressant pour être autre chose qu'un personnage-fonction. Il est le copain, le vieux, la mère, mais il n'existe pas en lui même. Du coup, il suit les personnages principaux comme un gentil chien couillon dans lequel on se prend les pattes. Il fait suer tout le monde et ne sert à rien. Couic. À la poubelle.

Pauvre petit personnage victime du non-talent et de la non-technique de l'auteur, inapte à construire des personnages autrement que par rapport à ce qu'ils doivent apporter à l'intrigue d'une histoire. Si le personnage est si faible qu'il gave déjà tout le monde au bout de dix pages, il fallait simplement le ré-écrire pour le rendre plus intelligent. Point barre.


ATTENTION SPOILERS
Dans les phalanges de l'ordre noir, Christin et Bilal font mourir quasiment tous leurs personnages à la fin (comme des merdes), ok. MAIS ils les ont fait vivre pendant tout le reste du bouquin, on a appris à les connaître, ils sont (re)tombés amoureux. 
On est alors tout triste de les voir tomber comme des mouches pour une raison finalement plus si évidente.

#JoieDeVivre #NovembreLeMoisLePlusGaiDeLannéeCestConnu

SECONDE MAUVAISE RAISON : LE SCÉNARISTE CONSTRUIT MAL SES SCÈNES.

Dans ce cas là, le scénariste va commencer à raconter n'importe quoi à base de : « je n'ai fait que suivre mon histoire, qui a rendu cette mort inéluctable », ce qui est une reformulation habile de « je me fous complètement de votre gueule, les gars, cherchez pas, je suis juste un mauvais ». 

L'auteur choisit comment un personnage s'habille, s'il est petit, s'il est grand, s'il est gay, qui il rencontre, ou il va, et tout d'un coup, au moment crucial, il ne déciderait plus de rien, il ne serait plus capable d'intervenir dans l'intrigue comme les 2568920123475632000 autres fois qu'il l'a fait pour compliquer ou faciliter la vie du personne ?

La vérité, c'est qu'il s'est retrouvé dans un segment de son histoire un peu pourri, un peu chiant, une sorte de transition (dans les mauvais bouquins, les personnages meurent toujours quand la situation est flottante et qu'on sait pas trop où ça va mener ou quoi foutre) que l'auteur a voulu dynamiser en faisant pleurer Margot. « Punaise, je sais vraiment pas comment sortir de cette scène tout molle, là. Ha bin j'ai une idée : si je tuais un perso ? Ça va choquer le lecteur, ça va faire semblant qu'il se passe quelque chose dans la scène et qu'il était vachement important qu'on en arrive là, alors qu'en fait il se passe rien et tout le monde se fait chier depuis vingt pages et, non, contre toutes apparences, je ne suis pas la voix du scénariste de Walking Dead.  »

Dans Sandman, un personnage a même le droit de refuser de mourir, comme ça, pouf. Ça c'est ce que j'appelle un scénariste.

#MêmePasMort #MêmePasEnRêve #JeuDeMotEntreSandmanEtRêve

MAIS ALORS ON PEUT JAMAIS FAIRE MOURIR QUI QUE CE SOIT SOUS PEINE DE PASSER POUR UNE GROSSE BALTRINGUE, C'EST ÇA ?

C'est exactement ça. Je suis bien content que vous ayez tout compris. Allez ! Salut ! A la prochaine.

(Mais non, je déconne, rohooooo, ça va, on peut plus rigoler, ou bien ? C'est ce qu'il y a de plus terrible dans nos sociétés modernes, on peut plus rien dire. (Déjà hier, les gens on mal pris ma blague sur « Y a un juif, un arabe, et un gay qui rentrent dans un bordel de Bamako... ».) ('Tin, la chape de plomb, quoi.))

PREMIÈRE BONNE RAISON DE TUER UN PERSONNAGE : TOUT CE QUI A ÉTÉ DIT CI-DESSUS. (OU : LA MORT POURRIE, MAIS FAITE EXPRÈS.)

Si on veut faire ressentir toute la vacuité, la faiblesse, la misère de la vie d'un personnage, le faire mourir comme une merde est une bonne solution d'illustration.

Tu es un personnage dont la vie ne sert à rien ? Tu es un personnage qui n'arrive pas à sortir de la fonction dans laquelle t'a réduit la société ? Tu es un personnage qui a une vie inintéressante ? Inutile ? Vaine ? (On dirait que je fais un autoportrait, c'est pas brillant-brillant.) Eh bien pour bien surligner tout ça, le scénariste va te faire mourir comme une merde. Merci qui ?



Dans Domu, Otomo (toujours autant dans le fun) fait mourir des tas de gens dans des HLM impersonnels. Youhou ! C'est la fête ! (Comme d'hab chez Otomo, ceci dit.) (Ce serait dommage de se priver de tout faire péter.)

#AmourDeSonProchain #JoiesDeLaVieModerne #RichessesDeLaVieCitadine

DEUXIÈME BONNE RAISON DE TUER UN PERSONNAGE : L’ENNOBLIR.

Ça arrive de mourir. On peut pas dire le contraire. Ne faire mourir personne dans aucun récit sous prétexte que c'est pas très gentil nuirait quand même au réalisme de l'ensemble. Donc, oui, ça peut arriver de faire mourir un personnage sans que ce soit un scandale.

Dans ce cas, il faut mettre en scène cette mort, ce qui l'amène, et ses conséquences.

Elle n'est plus un simple moyen de se débarrasser d'un personnage ou d'une situation gênante, pouf-pouf, c'est fait, on n'en parle plus, on passe à autre chose, on ne va quand même pas s'éterniser sur une boulette de scénariste. Elle devient un acte décidé et profond du récit, qui est construit pour analyser les effets que cette mort à sur tous les protagonistes, y compris le personnage à qui ça arrive.

Cette mort bouleverse le personnage à qui elle survient. Cette mort bouleverse les autres personnages et infléchit significativement le récit. Cette mort compte.





Dans Number 5, à chaque fois qu'un personnage meurt, tout le monde pleure pendant des lustres. 
Au moins, on fait pas semblant.

#OnVaPasPleurerOnEstDesBonhommes #Virilité #ZemourrisationDesEsprits #TrumpEstÉluJeMadapte

LA MORT DU PERSONNAGE, PAR RAPPORT À LUI-MÊME.

Bon, alors, bon, là, je me suis un peu chauffé à base de réflexions sur la vie, la mort, et les caramels mous. J'ai peut être poussé le bouchon un peu loin. La mort du personnage reste quand même un acte pour de faux dans un récit de fiction. C'est un acte fort. Certes. Mais qui ne porte pas à plus de conséquences que ça.

C'est pour ça que, souvent, quand survient les réflexions d'un personnage sur sa propre mort, c'est plus une réflexion symbolique sur tel ou tel aspect philosophico-existentialiste de la vraie vie qu'une description précise et minute-après-minute de ce que traverse le personnage (ce qui serait de toute façon complètement horrible et totalement indécent).

La mort du personnage est utilisée comme enjeu fort (on peut difficilement faire plus fort) par rapport auquel le personnage va devoir réfléchir et se positionner.

Bref : quand le scénariste se place du point de vue du personnage qui va mourir, c'est souvent pour amener une réflexion symbolique sur un sujet existentiel, tout en poussant les potards à fond avec un enjeu maximal : la mort du personnage elle-même.



Dans Sandman, la mort, personnifiée par une gothique sexy, parle avec tout le monde, 
de tout, de n'importe quoi, mais surtout du sens de la vie.

#OnSenFoutSiElleMeurtElleEstMoche #TrumpEstÉluJeVousDis

LA MORT DU PERSONNAGE, PAR RAPPORT AUX AUTRES.

Ça va ? Je vous ai pas encore complètement perdu ? C'est jouasse, hein, comme sujet ? Dire qu'ensuite je me demande pourquoi personne vient lire ce blog...

#SansAmis

Bon, bin, si vous trouviez ça tristounet, accrochez- vous à vos bretelles, parce que ça va pas aller en s'arrangeant.

Parler du deuil du point de vue du personnage qui meurt, c'est trop violent. Alors les scénaristes vont (en général) dans la métaphore, dans la réflexion philosophique, dans la crise existentielle. Ils évitent la confrontation directe.

Par contre, quand le mourant n'est qu'un personnage secondaire et que le personnage principal est simplement spectateur de cette mort, les scénaristes osent aborder directement le sujet du deuil. Parce que c'est moins frontal. Plus éthique. Plus supportable. Moins dérangeant. (Mais toujours pas jouasse.)

Dans Journal d'un album, Philippe Dupuy me fait bien chialer comme une grosse merde.

#FautRigoler #DesNouillesDansLeSlip #DanseDeLépauleSo2015

POURQUOI LE DEUIL ?

Parce que, justement, si on s'attache au point de vue des personnages survivants, on va forcément continuer le récit avec eux. Le récit ne s'arrête pas à la mort du personnage. Il se poursuit. Donc, si on veut en faire un fait quand même un peu marquant, il faut montrer l'impact de cette mort sur les autres personnages. Il faut montrer comment cette mort influe sur le cours du récit qui continue.

On n'est plus du tout dans une logique symbolique, mais dans une catharsis pure.

PETIT POINT J'ME LA PÈTE.

La catharsis est une notion très floue, que beaucoup de gens ont redéfini à leur sauce (Aristote, Racine, Freud...). Grosso modo, c'est une purification des passions par le moyen d'une représentation artistique. On assiste à un pestacle, et ça nous défoule.

CATHARSIS DU DEUIL.

La représentation d'un deuil vécu par un groupe de personnages, le fait qu'ils arrivent plus ou moins bien à l'assumer et à passer à autre chose, le fait que cette mort a eu un impact sur leurs vies et que le personnage disparu à compté, que sa vie a compté, que sa mort a compté, tout cela peut nous permettre de nous défouler de pas mal d'angoisses légitimes et puissantes.



#ConfianceEnLavenir

RÉSUMONS-NOUS.

D'un côté nous avons des scénaristes qui cachent juste leurs problèmes techniques sous le tapis.

De l'autre nous avons des scénaristes qui essayent de nous faire réfléchir ou d'apaiser nos angoisses.

Lesquels préférez-vous ?

Moi je préfère ceux qui rendent la mort sexy.

Comment ça « t'es vraiment trop nul, les hashtags, c'est sur twitter gros débile » ? Mais c'est quoi ce twitter ? 

Punaise, c'est chaud, la technologie.

vendredi 14 octobre 2016

La bande dessinée n'est pas du bla bla

C'est comme ça, je me suis promis que je ne dirai jamais de mal d'une bande dessinée dans ce blog.

Mais je n'ai jamais promis que je ne dirai pas de mal d'un film.


POURQUOI C'EST MAL ?

Dans ce film, on nous communique différentes informations. On le fait par le dialogue, et uniquement par le dialogue. Pas par le cadrage. Pas par la photographie. Pas par le montage. Pas par une petite scène à côté qui ajouterait du sens. Ou un second rôle bien fichu. Pas même par le jeu d'acteur. Non. Y a juste un mec qui parle, face caméra, et qui explique ce qu'il faut penser et ressentir dans la scène. Trop aimable...

OUI, MAIS, POURQUOI C'EST MAL ?

Parce que le réalisateur de ce film n'utilise qu'une infime partie des possibilités qui lui sont offertes pour construire son film. Et la plus basique en plus. Le texte. Explicatif. Débité face caméra. Un ersatz de roman, sans le style, sans les personnages, sans les dialogues, sans la construction dramatique. Pas mieux que les didascalies d'une pièce de théâtre ânonnées par un récitant (avec une vanne sur Hulk, quand même, pour nous réveiller quatre secondes et demie).

OUI, NAN, MAIS, D'ACCORD, MAIS POURQUOI C'EST MAL ?

Parce que le réalisateur pourrait varier les méthodes pour exprimer ce qu'il veut exprimer, et, même, chose folle, croiser les effluves (ce n'est pas mal) en utilisant plusieurs des moyens qui lui sont donnés à la fois pour :
  • renforcer ce qu'il veut exprimer en l'exprimant de plusieurs manières,
  • nuancer ce qu'il veut exprimer, en présentant des points de vus contradictoires dans la même scène.
Bref, il pourrait enrichir nettement son propos, et son film, et son art, et ses spectateurs.

Au lieu de ça, s'il veut renforcer son propos, la seule méthode qui lui reste est que, non pas un, mais deux acteurs disent la même chose en même temps.

La seule méthode qui lui reste pour nuancer son propos, c'est qu'un acteur parle-parle-parle, puis, sans trop de raison apparente, qu'il dise quelque chose en contradiction avec son monologue précédent. C'est comme ça qu'on se retrouve avec des tas de super-héros qui, alors qu'ils viennent d'expliquer qu'ils sont face à la plus grande menace que l'humanité n'est jamais bla bla bla, balance une petite vanne l'air de rien juste à la fin. Parce que, quand on n'a plus que le monologue d'un personnage pour nuancer un point de vue, et bin on balance de la petite vannasse, c'est comme ça, c'est une règle à Hollywood (cherchez pas à comprendre) (c'est dans le même bouquin de règles qu'on trouve précisé qu'il ne faut plus faire de films originaux, mais que cela doit obligatoirement être des adaptations de suites de remakes).

ET LE PROBLÈME, C'EST QUE CETTE TECHNIQUE DU « TOUT PASSE PAR L'ÉCRIT » EXISTE AUSSI EN BANDE DESSINÉE.

Mais est-ce qu'on ne pourrait pas avoir juste un exemple de bande dessinée qui fait de la merde ?

NAN. J'AI PROMIS.

Allééééé... Je me fais mal l'image d'une bande dessinée pourrie, quand même, j'ai besoin d'un exemple.

MAIS VOUS N'ÊTES JAMAIS RENTRÉ DANS UNE FNAC OU BIEN ?

L'art narratif, ce n'est pas juste balancer des informations au bon moment au bon endroit (« en fait, j'avais oublié de t'en parlé tantôt, mais je suis ton père ») (« en fait, c'est ballot cette histoire, on parle, on parle, et on oublie des choses, il fallait que je te dise que je ne suis pas mort naturellement, j'ai été assassiné par mon frère et je voudrai que tu me venges (si c'est pas trop demandé) »).

(Je vois qu'il y en a qui connaissent mieux l'intrigue de Star Wars que de Hamlet, je ne juge pas, mais je prend note.)

L'art narratif, c'est de stimuler tellement le lecteur/spectateur par tout un tas de moyens qu'il ne sais plus où donner de la tête, n'arrive plus à analyser le film / la pièce de théâtre / le roman / la bande dessinée mais se laisse complètement emporter par lui.

Mais, pour cela, c'est sûr, il faut maîtriser un peu ce que l'on fait (ça fait mal à la tête). (Et il faut avoir aussi à faire à des critiques qui savent analyser autre chose que du texte pur et qui ne se sont pas arrêtés à l'analyse de texte du Bourgeois Gentilhomme en 4°C de Mme Montreux.)

PARCE QUE, JUSTEMENT, LA BANDE DESSINÉE, C'EST LA JUXTAPOSITION DE TOUT UN TAS DE CASES QUI PEUVENT CONTENIR TOUT UN TAS DE TRUCS DIFFÉRENTS.


Peyo, Johan et Pirlouit - Le sire de Montrésor, Dupuis.

(ATTENTION ! SUPER IMPORTANT ! ON DIT : « PIRLOUITTE » !)
(NE FAITES PAS D'ERREUR DE PRONONCIATIONS ! VOUS RISQUERIEZ DE PASSER POUR UN FRANÇAIS !)

DU POINT DE VUE DE L'HISTOIRE PURE.

1° action : révélation (par le texte).

2° action : capture (par le texte et la composition de l'image).

  
3° action : fuite (par le dessin).

4° action : alerte (par le texte).


5° action : course poursuite (par le dessin et la composition).

Il y a de tout pour tout le monde. L'action est variée; on passe pas juste trois plombe à papoter.

DU POINT DE VUE DES PAS DE CÔTÉ QUI N'ONT RIEN À VOIR AVEC LA CHOUCROUTE.

Il y a bien des coups de suspenses et de stress avec des vraies têtes de Iago dedans comme dans tout récit qui se  respecte.

MAIS il y a des contre-points bien plus naturels, avec des vrais bouts de vrais-gens-comme-vous-et-moi qui détestent être réveillés en plein milieu de la nuit et ne rien comprendre à rien.
Les méchants ne sont pas si méchants, ils sont justes mal réveillés.

(De la nuance, donc.) (Tout le contraire des méchants à la Zultan-prince-moche-des-ténèbres-froides-et-destructeur-des-mondes. (À quel âge Zultan a-t-il décidé d'abandonner son nom de Ken Joshua De Parmentier ? Une adolescence qui passe mal ? Un conseiller d'orientation zélé ? Un premier rendez-vous ANPE où l'on préconise de muscler le CV ?)

DU POINT DE VUE DU RYTHME DE LA PAGE.

Peyo zappe constamment et fait en sorte de ne jamais avoir deux fois la même ambiance ou le même sujet dans deux cases qui se suivent.
Les gentils sont surpris.

Le méchant est méchant.

Bon, euh, ok, là, le méchant est encore méchant.

De l'action !

De la franche camaraderie rigolote (dans le dialogue) ET de l'action ET le résultat de l'action précédente. 
(Trois sujets dans la même case.)

Exactement la même chose qu'à la case précédente (comme quoi, voyons les choses en face, je raconte n'importe quoi), 
sauf que la conséquence de l'action précédente, c'est que Iago donne l'alerte.

De la rigolade ET de la poursuite ET du stress ET de l'humanisation de personnage même pas secondaires (on les verra plus).

Du stress.

De la rigolade très rigolote.

De la reprise de poursuite et de stress ET un appel vers une fuite possible.

On n'a pas affaire à deux personnages qui blablatent comme des piquets pris dan la semoule. Tout change tout le temps. Le lecteur est mis aux aguets parce que le rythme et la nature de l'action (et on parle bien d'actions et pas de euh... et bin de rien foutre dans un salon cosy) changent sans cesse.

DU POINT DE VUE DES PERSONNAGES.



Peyo se place TOUJOURS du point de vue du personnage. Comme ça on peut TOUJOURS se projeter dans l'action qui se passe. 
On est avec les gentils comme on est avec les méchants. On est avec eux, voilà tout. On est à fond les ballons.
(Parce que l'important n'est pas QUE le porteur du discours, l'important, c'est l'action, et tout ses protagonistes.)

DU POINT DE VUE DE LA COMPOSITION DES CASES.

Ordre.

Désordre.

Ordre qui passe sur le désordre.

Les fuyards dans un sens.

Les poursuivants dans l'autre.

Et les deux qui se rencontrent de biais avant que de fuir vers la page suivante.

Et ce qu'il faut voir c'est que toutes ses couches se superposent. Dans cet enchaînement de cases :




L'action est portée par le dessin de la première. Le suspense est porté par le contexte narratif de la seconde. La camaraderie est portée par le monologue de Pirlouit. L'humanité est apportée par tout ces soldats qui s'en prennent plein la tête sans rien pigé à ce qui se passe. L'histoire est portée par la composition toute en lignes de fuite.

Il se passe tellement de choses en si peu de place ! L'esprit peut vagabonder entre tant d'éléments différents et presque disjoints ! La scène est riche parce que les moyens technique pour la construire le sont. La scène est rapide parce que chaque moyen n'est utilisé qu'une fois pour passer à un autre système à la case suivante. La scène est fun parce que notre compréhension est tellement sollicitée sur tellement de niveaux différents que ça ribouldingue dans notre cerveau et qu'il adore ça.

Métaphore de ce qui se passe dans votre cerveau quand il kiffe.

jeudi 15 septembre 2016

La bande dessinée a le rythme syncopé.

Goscinny, Uderzo, Charlier, Giraud, Pratt, Trondheim, Franquin nous montrent tous en cœur qu'il faut savoir aller à son rythme.


BLIND TEST !

Essayez donc de savoir à qui est le rythme de qui.

(Je rappelle, que, conformément au post précédent, en rouge, c'est un solo de batterie censé mettre en évidence le rythme de la bande dessinée étudiée.) (Il faut donc juste retrouver le rythme de chaque page de bande dessinée.) (C'est pas très compliqué quand même.) (Et ça vous entraînera à scroller.)

Page A.

Page B.

Page C.

Page D.

Page 1.

Page 2.

Page 3.
Page 4.

Alors ? Qui est qui ?

RÉPONSE :

(En blanc sur blanc.) (Il faut passer la souris dessus pour pouvoir lire les réponses.) (Oui je suis un vrai geek.) (Linus Torvald, me voilà.) (Donc faut passer la souris juste là, en dessous.)

A-4 ; B-3 ; C-2 ; D-1

BRAVO, JE SUIS SÛR QUE VOUS AVEZ TOUT TROUVÉ. VOUS ÊTES DÉCIDÉMENT INCROYABLE.






Si nous revenions un petit peu sur ces différentes pages ?

D'ABORD ASTÉRIX.

Ça fait, genre, quoi ? Deux mois que je n'avais plus parlé d'Astérix. Il fallait donc corriger cet oubli fâcheux.

Ils sont cons, ces romains.

C'est Astérix qui a la mécanique la plus pure. C'est pas étonnant vu que Goscinny et Uderzo sont des génies de la plus belle eau à côté de qui Rembrandt et Hugo passent pour des bras cassés.

La page est organisée de manière très simple en réaction-action-réaction-action-réaction plus forte-action plus forte-réaction encore plus forte-arbre dans la tronche.

C'est génial d'un point de vue scénaristique, parce que ce sont les personnages qui guident la scène, et pas les faits. Les personnages réagissent à une donnée de base (leur rencontre) puis cette réaction en amène une autre, etc... Au final, c'est la naïveté benoîte d'Obélix, le pragmatisme amical d'Astérix et la fierté du romain qui font avancer la scène. La scène existe pour et par les personnages, qu'elle décrit  de manière attachante et précise.

C'est génial du point de vue de la mécanique, parce que les actions-réactions rythment la page de manière régulière et en crescendo. Le lecteur est porté par ce rythme qui le fait avancer dans sa lecture, fait monter la sauce, et explose dans la dernière case gag.

Bref, comme d'hab, les deux compères mettent tout le monde à l'amende. Et peuvent inspirer certains successeurs.


Un rythme plus complexe, qui joue sur plus de protagonistes, mais toujours organisé en actions-réactions, pour mettre le personnage principal au centre du dispositif scénaristique.

LE SECRET EST LA !

Dans les réactions des personnages.

Elles permettent de décrire ceux-ci sans avoir l'air d'y toucher (Obélix gentiment con-con, le romain fier mais qui doute de lui), et de se rapprocher d'eux. Peu importe que les sentiments qu'ils expriment soient nobles ou vils, dès qu'ils vont en exprimer, on va se sentir en empathie pour eux, on va s'en rapprocher, on va les apprécier, on va vouloir en savoir plus sur eux.

Le personnage du chat s'en va sans rien faire : il a notre mépris. Le personnage du canard reste, agit et réagit : il a toute notre attention. (Dans tous les sens du terme, en plus !)

Elles permettent de faire avancer l'action sans intervention extérieure balourde du scénariste pour faire avancer la machine. C'est le personnage qui relance la machine tout seul comme un grand.

MAIS PLUS IMPORTANT !

Ces réactions donnent le rythme de la bande dessinée, qui porte inconsciemment le lecteur et donne l'âme générale d'un récit.

Chez Richard thompson, cette âme est le free jazz, le vent de liberté.

Et chez Franquin, elle est comment cette âme ?






Franquin : l'art de prendre des tas de trucs dans la gueule (des poissons, du café, des balles magiques, tout, du moment que ça fait mal).

Franquin reste dans la même mécanique : une action (un chat arrive), une réaction (un personnage par terre). Seulement, les seuls à agir ou réagir sont Gaston et ses alliés (les animaux) et les seuls à prendre cher dans leurs gueules sont Prunelle et ses semblables (tous les membres du journal).

Le rythme est le même que dans Astérix, mais le résultat est complètement différent sur l'attachement aux personnages, puisqu'il n'y en a qu'un qui agit-réagit, et c'est Gaston. C'est lui le héros. Les autres ne sont que des sparring-partners. C'est lui qui construit des Gaffophones (les autres, ça leur fait mal aux oreilles) et des labyrinthes dans les archives du journal (les autres se contentent de s'y perdre).

Le leitmotiv de l'action-réaction est utilisée de la même manière par Franquin pour rythmer sa page de bande dessinée, faire avancer les choses, et mettre le lecteur en empathie. Mais il y a ajouté ça petite touche personnelle : un gros bordel destructif qui secoue tout ce qui peut être un tant soit peu ordonné.

Richard Thompson fait du free jazz.

Franquin fait du libertaire jazz. (Jeu de mot.) (Parce que free, en anglais, ça veut dire libre.) (Et après, je passe de libre à libertaire.) (Ha ha.) (Nan, mais, j'explique.)

ET TOUS LES AUTEURS (INTÉRESSANTS) FONT UN PEU CA DE LA MÊME FAÇON.

Ils prennent la structure action-réaction. Et ils rajoutent leur touche personnelle.

CHEZ CORTO MALTESE, PAR EXEMPLE, PAS DE SURPRISE, IL FAIT DES PAUSES POUR SE LA PÉTER (CORTO MALTESE SE LA PÈTE TOUJOURS) (C'EST LA RÈGLE DE BASE DE SON UNIVERS).


Boum (action) - Tchick (suspension de l'action) - Boum (réaction).

Trondheim, par exemple, fait parler ses personnages en même temps qu'ils se tapent dessus, ça reste dans le flux, et on a une simple propagation des actions-réactions. Hugo Pratt, lui, fait parler Corto Maltese entre deux actions. Ça génère une pause dans le flux. Actions-pauses-réactions. Ça donne un rythme plus coupé, moins fou-fou, plus lent plus réflexif (les personnages ont l'air de réfléchir à ce qu'ils font avant de replonger dans le flux des actions-réactions). Bref : ça colle parfaitement à l'ambiance que veut donner Hugo Pratt à sa bande dessinée.

L'autre moyen est de prolonger une action : Corto Maltese papote pendant des plombes pour débriefer de la mort de son copain. La réaction de Corto prend quatre case, entre l'action de la jeune fille et l'action du jeune garçon.

Là encore, Corto Maltese fait une pause dans le flux des actions-réactions en parlant pendant des heures, allumant une petite cigarette, se tenant de profil de manière sexy, prendre un air songeur, avoir le regard dans le vide, se la péter, encore se la péter, toujours se la péter (Corto Maltese est en fait une sorte de pin-up en pantalon).

CHEZ F'MURRR, C'EST TOTALEMENT DIFFÉRENT.





Hugo Pratt prend un sujet action-réaction, et glisse des pauses entre. F'murrr, lui, multiplie les sujets actions-réactions (Le chien et le mouton + la bergère et le berger + les brebis qui se chamaillent dans le fond)et les fait en plus se croiser. Non seulement on est sollicité de différentes manières dans une case, mais, en plus, ces différentes manières se croisent et on se retrouve à avoir des actions-réactions entre la bergère et le chien, entre le berger et les brebis.

Bref, Hugo Pratt joue la carte luxe calme et volupté alors que F'murrr est intéressé par le bordel.

Un bordel gentiment fou-fou et créatif, où tout le monde fait tout, n'importe quoi, et son contraire. Un bordel où tout semble possible. Et un bordel qui met le lecteur dans une position de déséquilibre dans laquelle des tas d'éléments disparates sont amenés à rentrer en interaction, à faire des liens entre eux qui n'étaient peut être pas prévu, et à créer de la poésie.

Le système d'action-réaction est toujours présent, seulement voilà, il est adapté suivant les goûts et les buts artistiques de chacun. Ralenti, parfois, pour donner un air plus contemplatif ; démultiplié, parfois encore, pour embrouiller le lecteur ; ou même accéléré (si, si, c'est possible) pour donner une impression d'urgence et « les gars je contrôle rien on va dans le mur », un stress qui va se communiquer au lecteur et transformer la bande dessinée en page turner du diable.

A CE PETIT JEU, JEAN-MICHEL CHARLIER ET JEAN GIRAUD SONT PASSÉ

MAÎTRES.

Ne surnommait-on pas Charlier : Jean-Mich-Mich-L'embrouille ?

NON. PAS DU TOUT. JAMAIS. TU VIENS DE L'INVENTER.

Oui, c'est vrai.





Charlier et Giraud multiplient les lieux (3), les personnages (4 groupes d'au moins 3 protagonistes (sasn compter sur les grouillots qui suivent le mouvement), les actions (machin poursuit chose, truc poursuit aussi chose, tandis que bidule poursuit machin) et les réactions (tout le monde stresse de tout, vu que tout le monde est poursuivi de partout).

Et c'est ce stress (en langage de scénariste : ce suspense) qui est recherché et obtenu par les auteurs, et qui rend Bluberry si addictif. (On peut d'ailleurs s'amuser à observer comment les auteurs ont petit à petit pigé le truc et multiplié de plus en plus les personnages et points de vue au cours des différents récit de la série.)

POUR CONCLURE.

Chaque auteur se doit de trouver le rythme qui colle à sa personnalité autant qu'à celle de ses personnage. Parce que le rythme, c'est l'âme d'une bande dessinée.

OUI, MAIS, ÇA, TU L'AVAIS DÉJÀ DIT.

Bin je le redis, c'est important.